Il faut être honnête, la plupart d’entre nous était en devenir. C’était prometteur, comme on dit. Cela ne valait pas tripette pour autant.C’est étrange de voir qu’aujourd’hui, celui qui a fait sa place en bande dessinée, c’est Denis, le moins talentueux d’entre nous. Ce que Denis avait de plus que nous, incontestablement, c’est un ego démesuré et une ambition à rayer le parquet. Là-dessus, il n’avait de leçon à recevoir de personne. Il nous a tous abandonnés lors du festival de Blois pour dîner avec l’équipe d’un grand éditeur où il avait réussi à s’incruster, parce que « sa place, c’était plutôt avec eux ». Un maître, je vous dit. Cela eut au moins le mérite de nous faire rire à ses dépens pendant la soirée. Peut-être ai-je encore la K7 où il répétait son patronyme en boucle pendant deux minutes.

Dans toute l’équipe, il y avait cependant un type au talent insolent. Lui, ses incertitudes étaient à la mesure de l’ambition de Denis. La nature n’est pas toujours bien faite, le seul garçon avec du génie n’en était pas conscient. Quoi qu’il dessinât, c’était avec brio et facilité. Il ne se contentait jamais de répéter de vieilles recettes, il se renouvelait sans cesse, toujours en quête de nouveauté. Lorsqu’on lui disait qu’on avait adoré ses planches, il répondait « Ah bon ? Comme c’est gentil ! » Ca m’a fait penser à Blutch « Qui c’est ? » Il était comme ça Horacio, presque vierge d’influences et pourtant bourré de talent, ouvert à la nouveauté. C’est peu dire si j’avais le béguin pour lui. Le seul garçon capable d’aller vomir parce que la fumée de cigarettes l’avait incommodé. Un garçon sensible. Oui, bon, sensible, je n’ai pas tout de suite compris….