Le doigt de la Vierge

Tout a commencé avec une digitale. Cette fleur toxique, appelée aussi Doigt de la Vierge, n’est en rien responsable de ce qui m’arrive mais pointe justement du doigt le début de mon mal-être pubertaire.

Quelques semaines plus tôt, Sébastien et moi avons été pris d’une fièvre commerçante. Aucun de nous deux ne reçoit d’argent de poche, or, de l’argent il nous en faut. Pour rien, comme ça, comme tous les enfants du monde ont ce besoin de remplir des tirelires, compter des pièces, en nombre si possible, palper des billets qui craquent et sentent encore l’imprimerie – parce que les vieux laissent sur les doigts une odeur de semi-clochard. Nos cochons ont le ventre creux, et se farciraient volontiers la panse.

J’ignore comment nous avons réussi l’exploit de semer tous les petits frères et soeurs de notre bande étant donné qu’habituellement ils nous collent aux basques aussi sûrement que si nous avions des poux, ce jour-là nous sommes tous les deux dans le champ derrière nos maisons. Jadis il fut certainement un marais tant les iris y abondent encore. Ces iris violets à coeur jaune sont notre mine d’or. C’est gratuit, il suffit de se servir. Par brassées, autant que les sacoches de nos bicyclettes peuvent en contenir, nous cueillons les longues tiges des rhizomes.

Ce jour-là, nous avons eu l’illusion d’être devenus riches, sonnant de porte en porte, sillonnant sur nos vélos marchands. A la fin de la journée, nous avions fleuri trois ou quatre foyers et nous détenions dans nos poches ce qui nous semblait un pactole. Fanfarons comme nous sommes, nous paradons dans notre impasse, fortune en mains et aussi sec, tous les enfants veulent en être. La vente de l’iris des marais est déclarée business florissant.

C’est donc flanqués de petits frères et soeurs à nos basques- aussi sûrement que si nous avions des poux- que se présente cette nouvelle cueillette. L’idée du partage nous taraude un peu. Cette fois, il va falloir frapper fort, nos bouquets doivent être exceptionnels, c’est pourquoi l’idée d’y ajouter ces grandes fleurs fushia avec ses grosses cloches est évoquée. Ce choc des couleurs, le rose et l’indigo réunis avec cette pointe de soleil, une merveille de tonalités en pétales ! Les digitales s’offrent à nous aussi aisément que les iris, il suffit de se pencher sur le chemin.

C’est sans nuance par contre que se déclare la crise qui se saisit de mon cerveau. Telle une déflagration, la nausée m’envahit soudain. J’ai mal au coeur, à la tête, violemment, et ma vue s’obscurcit comme si l’on avait déposé un voile d’incertitude sur le bien-fondé de mon opération commerciale. Les autres disparaissent de mon champ de vision, je vais mourir, c’est certain maintenant que cette petite soeur décrète que les fleurs sont poison. Si ça se trouve, j’ai porté mes mains à la bouche et je vais tirer ma révérence socratiquement. C’est malin aussi de me mettre en garde une fois le fauchage engagé, ben tiens elle touchera pas un kopek celle-là !

Je rentre finalement pour me cacher du soleil, de la lumière même, pour me terrer au fond de ma chambre et n’en ressortir que le lendemain lorsque l’orage dans ma tête aura cessé ses foudres.

Ce que je mets encore sur le compte de l’empoisonnement à la digitale n’est que le début de mes crises de migraine, provoquées par les bouleversements hormonaux qui marquent mon arrivée dans l’adolescence. Bienvenue !