Je n’ai jamais su parler avec ce père. Lui non plus. On s’aime bien mais on ne sait pas communiquer. Nous sommes trop différents. Je ne sais comment il s’est débrouillé pour me fabriquer à l’opposé de lui. Il n’aime guère l’amoureux que je lui présente. Il ne sait pas parler avec lui non plus. Avec ses livres et ses disques, on ne peut pas discuter pêche, chasse ou voiture. Il ne s’intéresse à rien de son univers d’homme. Il est trop citadin, trop intello, dira-t-il. Un papa poule de surcroît, c’est quoi ce mec si peu viril ?

J’aimerais pourtant qu’il me parle, me raconte sa mère, sa soeur, son père, la guerre. Qu’a-t-il voulu dire l’autre jour en parlant de l’horreur des camps de réfugiés ? Il ne veut pas parler de tout, il ne peut pas. Et l’écrire ?

Il a commencé un journal comme moi. On se ressemble un peu donc. Je ne lui ferai pas lire le mien. Me fera-t-il lire le sien ? Il me montre seulement la première ligne. “Camille, ce journal est pour toi. Si tu es en train de le lire, c’est que je ne suis plus de ce monde .”…