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journal intime universel

Camille Becquet

Mois

mai 2015

Les mots (sans Jean-Paul Sartre)

L’écriture comme arme de séduction massive

D’une manière très cérémonieuse, il me tend ma copie et marque un temps de silence, une respiration, un soupir de musique . Il se penche nipponnement mais ne me cède pas mon devoir tout de suite.

“Mademoiselle, je dis cela rarement mais vous écrivez très bien.” (si je vous jure, il a dit ça !)

Je rougis évidemment, tous les regards sont soudain rivés sur moi. Je sens une tension dans l’atmosphère, un mélange de curiosité et d’envie. Son éloge me semble trop appuyé, ici les élèves qui se font remarquer portent un sceau infâmant. Il me rend enfin ma copie : 9/20. Je n’en reviens pas de comment il s’est foutu de ma gueule. Vous n’avez rien compris mais c’était bien tourné. Vous écrivez correctement, mais ça n’a pas donné de sens au final. C’était bien la peine de me passer la brosse à reluire, ce que je veux c’est du concret et ses compliments, ça me fait comme une belle jambe.

Sitôt sortis du cours, une élève, celle qui ressemble à Corinne de Téléphone avec l’air tout aussi aimable, me demande la permission de me lire. Je ne vois pas comment refuser sans lui déclarer la guerre. Elle me rend ma copie après le repas, sans un commentaire, esquissant un sourire que je trouve narquois. Jalouse, j’ai pensé. De toutes façons, j’ai toujours estimé qu’hypokhâgne rimait avec bagne. J’ai tenu trois mois.

Les mots (sans Jean-Paul Sartre)

Ouais j’avoue

J’avoue, parfois je révise en cachette. Mais j’arrive jamais à retenir les cris du raton-laveur.

Les mots (sans Jean-Paul Sartre)

Le livre des cris

Contre toute attente, le comptable n’aime pas que les chiffres, il apprécie également les mots et les définitions, les jeux de mots, les devinettes. L’enjeu c’est le jeu. Quel est le cri du rhinocéros ? Il barit et il barète. Quel est le cri du geai ? Il cajole. Quel est le cri de l’hirondelle ? Elle trisse, elle gazouille et elle stridule. Bon d’accord, pour le moment, les sujets d’intérêt restent un peu orientés. La prochaine fois, on révise le vocabulaire informatique.

Les mots (sans Jean-Paul Sartre)

Bonbons

Petite, j’aimais que l’on m’offre de nouveaux mots que je dégustais avec délice. Les mots extraordinaires, les mots étonnants, drôles, inutiles, inusités, imprononçables. Comment ne pas être séduit par “zinzinuler”, “picogramme” ou “boubouler” ? Le bonheur de se perdre dans un dictionnaire ! Lorsqu’on m’apprenait une nouvelle règle de grammaire, c’était mieux que si l’on m’avait proposé un bonbon. A faire fondre sur la langue, longuement. Et je ne vous parle même pas du passé simple. Le passé simple me tire des larmes de bonheur. Autant dire que mon comptable n’en a cure et que l’adolescente trouve la phonétique bien suffisante. Les instituteurs vous rassurent, on attend des enfants d’autres compétences. Débrouille-toi avec ça. Pourtant, une bonne règle de grammaire, c’est le cadeau d’une poésie ou d’une vraie chansonnette. “Je commence à m’apercevoir qu’apercevoir ne prend qu’un p”. Non ? Vraiment ? Je suis la seule à aimer ça ? Quelqu’un ?

Les mots (sans Jean-Paul Sartre)

Boulimie

Adolescente, j’ai tout lu comme on se goinfre aveuglément, goulûment, voracement. Une boulimie de livres que rien n’arrêtait, classiques de préférence. J’ai lu toute la Recherche, tout Balzac, Colette, Sand, Maupassant, Stendhal, Zweig, Tchekhov, j’ai lu Céline, Vian, le nouveau roman, l’imbitable Beckett, l’ennuyeux Ionesco, l’incompréhensible Joyce. De quoi ça parle ? Qu’est-ce que je préfère ? Aucune idée. J’ai tout dévoré en boulimique, pour le plaisir de dire un de moins, celui-là c’est fait, pour l’arrogance de le ranger dans la bibliothèque et l’ajouter à une longue liste de livres incompris, avalés, mal digérés. Voilà, je n’ai plus qu’à repartir à zéro. Recommencer. Et apprendre à mâcher cette fois-ci. Puis savourer.

Camille et le chic type

J’ai dans ma tête un alter ego champion de coups de boule. Faut pas trop l’emmerder, hein. Mais à part ça, c’est un mec charmant. Faut le connaître quoi. Et faut pas trop l’emmerder.

United states of Camille

On est plusieurs à vivre dans ma tête. On essaie de cohabiter en bonne harmonie, sans empiéter sur les compétences et les responsabilités de chacun. On tâche de s’effacer lorsque l’un d’entre nous a besoin de s’exprimer. On s’entend pas trop mal je crois.

Loco

Je me demande quelle serait ma réaction si je croisais mon alter ego dans la rue. “Ah, ben salut ! Comment tu vas ?” Je pense qu’on serait un peu gênés tous les deux, on ferait semblant de rien, s’échangeant des banalités. “Bon, ben à plus.” “T’oublie pas qu’on se retrouve tout à l’heure dans ma tête au fait.” Il s’enfuirait bien vite, se demandant qui c’est déjà cette folle.

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