Ce dont je me souviens bien, c’est ma mère m’expliquant : “ Si tu la veux, tu devras la demander à tes grands-parents.” C’était sûrement la pire réponse que je n’avais même pas envisagée. Réclamer de l’argent. Mendier en sorte. Comme lorsqu’on nous obligeait, sous prétexte de bonnes oeuvres, à aller vendre des calendriers de porte en porte boulevard Laënnec, ma mère finissait toujours par financer les invendus, la grande timide que j’étais n’atteignait jamais le quota minimum. Mais voilà, zéro argent de poche, zéro option. Et pourtant, ce fut plus facile qu’escompté. Ils ont écouté, regardé le modèle sur le catalogue, signé le chèque sans broncher. Sans commentaires, sans questions. Un silence qui me pèse encore, qui voulait dire : zéro option. Comment pouvaient-ils refuser ?

Ce fut la plus belle du parc à vélo du lycée (selon moi). J’aimais le luxe des clignotants et sa couleur flambant rouge. Je suis tombée deux fois, une portière et des poules un peu folles. Je porte toujours la cicatrice au genou.

Les bras m’en tombent de la voir ce matin. Punaise, ma mob ! A Paris ! Je soulève le siège pour lorgner ce qui s’y cache. Elle a perdu ses luxueux clignotants. Je crois que ma mère l’a vendue à un monsieur qui souhaitait l’acheter pour son père âgé. Plus de quarante ans qu’elle roule. Je doute que ce soit la mienne pourtant.