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journal intime universel

Camille Becquet

Mois

novembre 2015

Bataclan

J’y ai vu mon premier concert lorsque je suis arrivée à Paris. Didier Wampas portait un manteau en nounours rose bonbon.Ce fut la seule fois où j’ai senti le plancher d’une salle de concert vibrer sous mes pieds. Le public était chaud chaud bouillant.

Et encore l’un de mes derniers concerts, certainement celui que j’ai le plus attendu depuis l’annonce de la sortie d’un disque de collaboration entre Franz Ferdinand et Sparks. Le sol n’a pas tremblé cette fois-ci, c’est moi qui ai sautillé pendant tout le set. Et je sautillais encore dans la rue quand tout fut plié. J’ai embrassé mon amoureux. De si beaux souvenirs.

Dans la rue

J’ai vécu dans cette rue. J’ai eu un enfant à cette adresse. Un nom très pompeux, à l’opposé de son faste. Il ne s’y passait jamais rien. Une rue morne. Lorsqu’une enseigne s’y ouvrait, on rigolait. Dans six mois, ils sont fermés. Personne ne vient jamais dans cette rue. Et puis un soir, son nom surgit aux actualités car dans cette rue, on y fusille des gens au hasard. Dans cette rue-là, la plus ennuyeuse du monde.

Ouais j’avoue

j’avoue j’aimais bien “Karine Revinger” de Voulzy

j’avoue m’être fait des couettes avec une barrette d’un côté et un élastique de l’autre

j’avoue avoir pensé “Bê” quand Monsieur Mouton s’est présenté

j’avoue j’aime les mocassins, mais c’est pour jouer aux Indiens

j’avoue j’ai volé une clémentine sur le marché

j’avoue je n’ai jamais parlé à personne de ma réaction la plus honteuse

j’avoue avoir mangé une vieille miette de chips qui traînait sur ma chaise

Dehors

Il porte une casquette marine impeccablement vissée sur sa longue chevelure blonde, assortie à son bermuda et ses sneakers Nike. Il n’entend rien, ses écouteurs le coupant du reste du monde. Sa seule interraction avec le commun de nous autres mortels, c’est le gobelet qu’il nous tend, portant l’inscription “j’ai fain”. La mendicité se veut hype cette année.

Manger à Paris

Panda Style – 71 rue Léon Frot 75011 Paris

Je suis passée de nombreuses fois devant l’enseigne sans jamais prendre le temps d’étudier son cas. C’est mon petit comptable qui la remarque à chaque fois que nous la croisons sur le chemin de l’orthodontiste, son nom est plus qu’attirant : Panda Style. Soit une nourriture de panda, stylée qui plus est. C’est prometteur. On n’a pas les mêmes critères de sélection quand on a onze ans. Mon ami Vincent l’appelle Pandi Panda.

J’avoue j’ai fait la fine bouche et il suffit que Vincent me recommande l’adresse pour qu’aussitôt je veuille à tout prix y manger. Vincent m’a mise en garde, la personne qui tient le restaurant est étudiante donc ce n’est pas toujours ouvert (et accessoirement, elle oublie les commandes de la veille). Nous avons de la chance ce vendredi, lorsque nous entrons dans l’échoppe – il ne règne que quatre tables à tout casser – seules deux personnes hésitent à passer commande devant nous. Ce que Vincent a oublié de préciser par contre, c’est que le chef cuistot/serveuse n’est pas des plus aimables, mais comme mes deux adresses bellevilloises préférées de raviolis sont bâties sur le même modèle de convivialité, nous n’en faisons pas cas.

En attendant nos plats, nous sommes obligés d’écouter la conversation des deux autres clients tant l’un d’eux parle fort. Je n’ai pas l’impression qu’il s’en rende compte, à moins qu’il fasse l’intéressant. Il semble faire une formation en accéléré à son interlocuteur, un pauvre garçon qui ressemble à Kad Merad, de son appli Tinder. J’apprends qu’il s’appelle Yann (Yannos pour les intimes) et ça lui va bien. Il a tant d’amis mais il se mélange toujours entre Fred, Greg et Ben, Delphine et Tiphaine (qui a grossi). Trop de plans électro qui défoncent sans doute. Son dernier match Tinder n’a abouti à rien et c’est vrai, on a envie de se lever de table pour aller lui dire :

Yannos, c’est normal, t’es pas un appolon non plus, tu parles trop fort, tu racontes que du caca, tes baskets jaunes sont immondes et le chignon pour garçon, c’est pas possible.”

Mais à ce moment, la serveuse abat un bol énorme sur la table et dit : “Soupe !”

C’était très bon mais je garde quand même une légère préférence pour mes cantines à raviolis de Belleville. Bien évidemment, il n’y a pas de toilettes non plus.

Quand je suis sortie, Yannos confiait à Kad Merad : “J’aime bien le charme d’une vraie rencontre” tout en se plaignant qu’avec le printemps, il y avait trop de ptits culs partout. Nous avons laissé le poète deviser.

Si vous voyez une fille sur un vide-grenier farfouillant dans des cartons à la recherche de vieilles photos d’amateur, c’est probablement moi. Si vous croisez un homme occupé à la même activité, c’est probablement lui.

Adolescente

Tu portes ton manteau au pressing ? Quelle perte d’argent ! Tu ferais mieux d’investir dans un bon déodorant.”

Manger à Paris

Dim Sum – 15 rue Manuel 75009 Paris

Nous avons vu Manuel en concert confidentiel dans une boutique de la très tendance rue Trudaine et nous cherchons un endroit où nous restaurer, il est déjà question d’un petit bar à raviolis dans le coin. Nadia se souvient que le quartier n’était pas si branché à l’heure où elle fréquentait le lycée Lamartine. Juste avant de trouver le fameux bar, nous croisons la rue Manuel. Et si on conviait plutôt Manuel rue Manuel où justement une cantine à raviolis à la devanture plus rouge que celui de la Chine communiste nous fait de l’oeil ?

On commande les menus vapeurs, où Shanghai se mêle à Hong-Kong, où on peut aussi manger du coin-coin. Y en a même qui se laissent tenter par la sélection du chef dont on ignore la nationalité puisque nous ne le verrons jamais. Il n’est pas venu s’enquérir de notre satisfaction comme le chef de chez Sara qui avait discuté architecture avec mon ami Stéphane avec qui je déjeunais.

Le personnel est aimable et dévoué. Les paniers arrivent, c’est joli, mon Shanghai ressemble à de petites bourses à la teinte vert d’eau qui sied bien à la châtaigne du même élément qu’il contient. Nadia s’aperçoit que c’est la première fois qu’elle mange avec le comptable, il a droit de faire un voeu. Flûte, rien pour moi, j’ai déjà fait mon baptême culinaire avec les deux.

Ma fille et son père portent tous deux des bracelets qui leur permettent d’espérer qu’à l’heure où ceux-ci se déferont par usure, ils pourront eux aussi être exaucés dans les souhaits qu’ils ont dû formuler en cachette, attendant le moment propice à leur réalisation. L’adolescente les a consciencieusement défaits un à un juste avant son opération puis les a renoués plus tard, ne pouvant d’un coup de ciseaux se résoudre à abandonner tous ses voeux aussi cliniquement. Ils sont repartis pour un tour, l’hôpital Trousseau ne les a pas annulés. Son père porte souvent ceux en plastique des festivals, je me demande bien si ceux-là se décideront un jour à tomber, il faut compter sur une défaillance de l’attache sans quoi ils continueront certainement à me griffer, gommant toujours la tendresse d’un geste.

Je n’ai pas besoin de bracelets ou d’occasions pour faire des voeux, je ne me gêne pas pour les formuler toute seule. Un jour j’ai adopté la méthode que j’appelle Miranda July. Il suffit de faire son souhait, de serrer le cul très fort et de penser “Vatefairefoutrevatefairefoutrevatefairefoutre”. Il s’est passé exactement ce que j’avais espéré, les mauvais esprits se sont évanouis. Comme quoi, c’est pas compliqué.

Heureusement, le duo marin arrive en retard avec sa délicieuse forme de fortune cookie fumant. Chic alors, j’estime dès lors que j’ai droit à un voeu.

L’endroit est cependant dépourvu de toilettes, alors comme on dit, il vaut mieux prendre ses précautions avant, à la suédoise.

The Lobster

« Lorsque mon père est parti, ma mère a été transformée en loup. Je suis allé la voir au zoo. Je ne savais pas laquelle elle était, je nourrissais un peu chacun des loups. Quand je suis entré dans l’enclos, tous les loups m’ont attaqué sauf deux. Je suppose qu’elle était l’un d’eux. J’ai gardé ma jambe mais depuis je boîte. C’est ce qui fait ma singularité. Ma femme est morte il y a six mois. Elle était très belle et je l’aimais beaucoup. »

Mon souvenir du discours de présentation de Ben Whishaw dans le magnifique film de Yorgos Lanthimos « The Lobster ».

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