Objet 1

Un fier destrier noir au galop, crinière au vent, muselé de brun, la jambe avant gauche bandée de blanc. Support vert prairie.

Hauteur 7 cm

Le bel étalon fut la monture d’un Indien à coiffe de plumes  (native American comme on ne dit pas encore dans les années 70) ou peut-être un soldat de la guerre de Sécession, un Nordiste à veste sombre, mon frère m’ayant expliqué que les Sudistes à veste claire sont les méchants. Hors de question qu’un type de cet acabit monte mon cheval préféré, si semblable à Black Beauty dont le feuilleton passe sur la télé de ma Mèmère.  Un animal sauvage et libre. Sa queue est façonnée comme une belle chevelure de jais ondoyante, telle que je rêverais d’en avoir une, moi qui me coltine le sobriquet ridicule de Baguettes de tambour.

Dans mon souvenir flou, je l’ai dérobé à un enfant, mais il possible que ce soit l’Indien.

Nous avions été invités à dîner chez des personnes que nous n’avons pas revues par la suite (se serait-on plaint de mon larcin ?), logeant dans un grand appartement qui m’apparut de suite comme l’archétype du luxe : un cheval de manège trônait dans le salon. Je fus autorisée à monter dessus (avant la disgrâce), hélas il fallut revenir à terre, passer à table, jouer avec les enfants et il ne fut plus question de l’enfourcher à nouveau. Je ne le quittai des yeux de tout le repas. C’est bien sûr pour me venger de cette injustice que je volai le petit cheval (ou l’Indien). 

Les chevaux étaient mon obsession à cette époque. Je ne rêvais que d’une chose, prendre de la hauteur sur le dos de ces créatures célestes. Pégase était mon idole. Je raffolais des westerns. Les règlements de compte à OK Coral m’indifféraient, les chutes de chevaux lors de cavalcades tumultueuses m’arrachaient par contre des sanglots inconsolables. « Pur-sang », « mustang » étaient intégrés à mon vocabulaire, mots inutiles ne servant qu’à des scénarios insensés pour Playmobil.  

Mamy et Papy La Baule habitaient devant un centre équestre, nous avions l’habitude d’y traîner avec mon frère et ma cousine. On y saluait les têtes dépassant des box, comme des trophées de chasse. Le reste du corps ne nous était pas accessible, il aurait fallu être cavalier pour cela. Pour en être, il faut être grand, il faut être chic, et bien pire : riche. Un été pourtant, ma Mamy connaissait un jeune homme, Sammy, qui donnait des leçons d’équitation à des enfants guère plus âgés que nous. Nous avions l’autorisation de regarder le déroulement du cours particulier. On observait, envieux, les tours du manège, la selle, la longe, les ordres secs claqués à la bête tout en naseaux. Dis Sammy, le cours terminé, tu nous laisseras monter un peu ? Pas tout un cours, on raccompagnera jusqu’au box, hein. On attendit la fin, tendus d’espoirs et de désirs équestres. Qui de nous trois monterait ? On se doutait bien que Sammy n’exaucerait pas le trio. Sammy n’avait pas dit oui, il n’avait pas dit non. Il a laissé flotter sur nos coeurs déraisonnables un silence mystérieux. Mon frère était plus âgé, certes, mais je serai l’élue, je le savais, ma passion était bien plus forte.

Bien entendu, nous sommes rentrés dépités, misérables, et on n’a jamais reparlé de la trahison de Sammy dont on ne prononcera plus le nom. On ira à la plage désormais, noyer notre chagrin dans le sel marin.

A l’âge de seize ans, je remportai le premier prix d’un concours de dessin : un poulain. J’allais enfin mettre un cheval dans mon salon. Mes parents étaient d’accord, il suffisait que je finance son entretien et sa nourriture. Et sourire narquois en prime. Il fallut renoncer au poulain.

L’argent servit à payer des cours d’équitation au Sabot d’Or. Le jour où je montrai à ma cousine la photo de mon amoureux, Hector, un bel alezan au port de tête gracieux ( mais caractère ronchon) , elle me prit pour une zinzin. Pendant ces années, je ne fis qu’une seule chute lors d’un concours hippique, glorieux moment immortalisé sur photo.

Ensuite, un ami de mon père possédant un cheval de course fougueux qu’il avait sauvé de l’abattoir me proposa de le monter pendant l’été, gratuitement. L’argent du poulain ayant fondu, j’acceptai avec gratitude. Sous un ciel d’un bleu d’aquarelle, l’animal m’a flanquée à terre chaque jour de cet été-là, sur un sol sec et poussiéreux. A la fin de la saison, je rendis les rênes et déclarai mon obsession pour les chevaux définitivement guérie.