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journal intime universel

Camille Becquet

Mois

avril 2018

Précieux objets

Objet 7

Une grosse pochette rose saumon, textes vert olive sur la couverture. Une étiquette collée en haut à gauche sur laquelle sont imprimés des renseignements administratifs. 2 agrafes, bords déchirés en haut et en bas sur la tranche. Contient un bon nombre de livrets et bulletins.

Un vieux dossier. Un manuscrit de mon histoire personnelle, une biographie officielle de 3 à 17 ans, écrite pendant toutes ces années par un nombre conséquent d’enseignants, de Soeur Yvonne à Yvette Lecorguillé.

Le dossier contient non pas une histoire réécrite par les souvenirs ternis d’indulgence mais des faits et chiffres réels bien concrets, souvent implacables pour dresser le portrait d’une élève somme toute assez médiocre.

J’entretiens auprès de mes enfants la légende d’une élève brillante qui ne s’ennuyait jamais, légende évidemment démentie dès lors qu’on parcourt les bulletins et les notes pas toujours au top. Je suis bien loin du tableau d’excellence que j’exige d’eux.

Pour le faire rire, je raconte parfois à mon fils mes performances mathématiques de 3ème. La professeure, qui m’avait à la bonne (elle avait pitié) m’avait demandé au sortir d’un contrôle particulièrement ardu si je pensais l’avoir réussi. Qu’elle se rassure, lui répondis-je, j’étais assez confiante et pensais avoir bien compris la leçon : 4/20. Fait ce qu’elle peut mais n’y arrive pas. Rires assurés.

Mon heure de gloire n’arriva qu’au bac, mais quelle victoire : 17/20, coefficient 4. Et bim ! Entre temps, il faut croire que la leçon avait fait son chemin.

L’école, c’est comme le cheval. Une fois sortie du parcours, je me suis aperçue que je n’aimais pas ça. Le plus amer fut cette ambiance désastreuse et destructrice de l’entre-filles, qui me rendit misogyne de 15 à 25 ans, âge où je rencontrai Camille qui me guérit de ma maladie. Ça la fait rire, Camille, quand je lui dis que c’est grâce à elle que j’aime bien les filles maintenant et que j’ai des copines. Eternelle reconnaissance et au passage, je lui ai volé son prénom, à la douce Camille.

J’entretiens donc ma légende. Pour l’instant, ça tient à peu près. J’espère juste que mes enfants ne vont pas ressortir les vieux dossiers.

A la fin du dossier de l’enseignement du 1er degré, l’enseignante a gravé dans le marbre : « un peu secrète »…

Précieux objets

Objet 6

Les jumeaux.

Très vite, celui-là fut l’élu de son cœur, aussi fallut-il se dépêcher de faire l’acquisition d’une copie, afin de remplacer l’autre le temps d’un tour de manège dans le lave-linge qui n’arriva jamais à vaincre la boîte à musique contenue dans l’animal. Bien entendu, il ne fut pas longtemps question de doublure, puisque de toute évidence le remplaçant était du sexe opposé.

On a longtemps trouvé chez cette petite fille une tendance à la séparation fille/garçon.

Et puis plus.

Le genre est devenu une question centrale mais ouverte, floue, multiple, hors frontières. Hétérosexuel, c’est trop simple, trop banal.

Finis Petit Ane et Petite Anesse.

A nous les combats LGBT(+), les Stockholm Pride, Ru Paul drag race, Bianca del Rio, Trixie Mattel et autres Shea Couleé. L’ouverture sur un monde des possibles bien plus amusants que les modèles standards, Alice au pays des merveilles identitaires.

Je me souviens du choc émotionnel provoqué par le 1er clip de Dépêche Mode que je vis à la télévision française, « Shake the disease ». Je ne pouvais détacher mon regard de l’étrange Martin Gore, qui arborait pourtant à l’époque une coiffure champignon/mouton des moins sexy. En le regardant, j’ai dû penser quelque chose d’aussi profond que « Waoh ! ».

Je n’avais jamais rencontré de garçon comme lui.

Comme ma fille, j’aime la rupture des genres. J’ai déjà eu un coup de foudre pour un garçon qui était en réalité une fille.

Je lui ai transmis le goût des chevaliers d’Eon, des mesdemoiselles de Maupin, les princes Saphir et les ladies Oscar, les garçons aux cheveux peroxydés et les filles aux cheveux courts.

Les jumeaux font partie d’une même belle âme scindée, deux âmes soeurs ou frères.

Cette belle âme chante toujours.

Porté disparu

J’étais là tranquille en train de fumer et puis pouf, disparu.

Précieux objets

Objet 5

Pochette en soie de couleur bronze, bords et intérieur fushia, contenant 2 bracelets de naissance en plastique, 1 bleu, l’autre rose sur lesquels sont écrits les noms de famille ainsi que la date et l’heure. Sur le rose est écrit également « fille ». Cet étrange petit mot français qui signifie à la fois le genre et la filiation. La sage-femme n’a pas jugé utile de les préciser sur le bleu.

C’est en constatant combien il est difficile d’écrire sur ses enfants que je réalise que de toute évidence, je ne possède aucun objet plus précieux que ceux-là.

A mes amies nullipares (quel mot terrible!), j’avoue volontiers que je leur envie leur absence de responsabilités et son lot de tourments envers une progéniture.

Pourtant, au risque de les blesser, je dois leur confesser que je n’aime rien autant sur terre que la compagnie de mes enfants.

Patrick Besson écrivait dans l’une de ses chroniques pour le Point qu’il avait déjà posé un lapin à Catherine Deneuve mais qu’il pouvait être fier de n’avoir raté aucune sortie d’école de chacun de ses fils.

Cela résume assez bien les enfants : ils sont plus importants que Catherine Deneuve.

Précieux objets

Objet 4

Un ours en peluche.

Couleur indéfinissable, entre le gris serpillière et le beige où l’on perçoit le souvenir d’un rose enfui.

Hauteur 27 cm

Répond au nom de Tintin.

Premier grand amour. Comme les dents de ses enfants, impossible de s’en séparer.

Il écume mes placards, assoupi dans un papier de soie, telle une Belle au bois dormant.

Bientôt, quand tout enfant aura déserté le logis, je lui donnerai la place qu’il mérite, celle qui a toujours été la sienne, au fond de mon lit. Il aura son oreiller, sa table de chevet, sa pile de livres. Parfois, nous partagerons le petit déjeuner dominical, peut-être même l’emmènerais-je en douce au cinéma.

Il n’aura rien à redire, me trouvera formidable, pétillante et tellement drôle.

Je lui lirai tout Proust avant de nous endormir dans les bras l’un de l’autre. Il aura une belle garde-robe qui tiendra dans un petit tiroir de commode, car il est ainsi mon Tintin, discret, pas exigeant ni encombrant. Je me demande comment j’ai pu l’oublier, en aimer d’autres…

Je regardais hier la photo d’un ours en peluche si râpé qu’on doutait qu’il ait eu un jour une fourrure. La personne qui postait le cliché écrivait qu’elle avait vu l’ours dans une brocante et qu’elle avait regretté de ne pas l’avoir acheté. Repassant quelques mois plus tard devant la boutique, l’ours l’attendait sagement dans la vitrine. Une si belle histoire d’amour qu’on en douterait qu’elle fut vraie.

Porté disparu

Encore un enfant, ça faisait longtemps. Ce truc de claquettes /chaussettes, les gars, va falloir l’intégrer, ce n’est pas approuvé par la gent alien.

Précieux objets

Objet 3

Boîte ronde en carton rose poudré avec systèmes de rubans blancs, contenue dans un sac en tissu de même coloris. Tous deux portent le logo de la marque Bonpoint.

A l’intérieur de la boîte, 1 pompon de fourrure jaune d’or. Sous le pompon, des dizaines de dents de lait + un tube transparent contenant une dent surnuméraire.

C’est une drôle d’idée de conserver les dents de ses enfants, sans oublier que l’émail s’est fendu la plupart du temps, les rendant méconnaissables, offrant un spectacle morbide, une petite collection de psychopathe. Le cliché ne rend pas compte de l’odeur écoeurante. Que fallait-il donc faire, on ne peut tout de même pas jeter des morceaux de ses enfants à la poubelle.

Toutes ces dents me rappellent combien le calvaire est long pour mériter un beau sourire. Canines en avant, j’eus droit au surnom de Dracula. Décidément, j’ai collectionné en plus des dents de mes enfants de chouettes sobriquets. Certains de mes ennemis (des éditrices par exemple) continuent certainement de m’en donner mais j’ai au moins la chance de ne pas les connaître maintenant.

Le Dr Letendre, un type bonhomme et jovial, m’arrachait les prémolaires avec un peu trop de facilité. Le jour où il me demanda l’autorisation de garder ma dent en trophée, parce que c’était « un sacré morceau », je sus que le réveil post anesthésie serait douloureux.

Je passais ensuite entre les mains du Dr Bourdeau, seul orthodontiste de la ville. Il ne m’arrachait pas les dents mais je trouvais malgré tout son confrère plus sympathique. C’est mon amie Gaëlle qui passait également entre ses mains de bourreau qui me fit remarquer qu’il nous enchaînait à la suite dans son abattoir sans jamais se les laver (les mains). Bourdeau/Bourreau, notre slogan secret.

J’ai choisi une femme pour mes enfants, la plus gentille du monde. Je leur devais bien ça après le traumatisme Bourdeau. Elle leur dit, si je te fais mal, lève la main (parce qu’ils ont plein de doigts dans la bouche à ce moment). Mon fils lève toujours la main avant qu’elle ait commencé quoi que ce soit.

Avoir un beau sourire sera un long parcours, mais il aura droit à de gentilles mains propres.

Lors de ma visite à la Maison du Zéro déchet, j’ai fait l’acquisition d’un dentifrice noir. Ca tombe bien, mon lavabo est justement de cette couleur et paradoxalement, c’est moins salissant. Tous les soirs, on s’en tartine le sourire et on joue à Walking Dead. Je me sens bien dans le rôle du zombie, les râles, les grognements, tout ça. On trouve même que j’en fais un peu trop. Les enfants sont tellement sérieux .

« Canine » est mon film préféré.

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