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journal intime universel

Camille Becquet

Mois

mai 2018

Vendredi 13

Me voilà propriétaire d’un bar à chaussettes.

C’est parce qu’il est venu débarrasser ses affaires de l’appartement, que je n’avais pas anticipé qu’il prendrait autant de temps à empaqueter ses chemises et que n’ayant aucune envie d’assister à ce départ, je me suis trouvée à fuir ma propre maison pendant toute une après-midi sans l’avoir planifié. Prise au dépourvu, j’ai erré dans le quartier, l’air faussement décontracté alors que je n’étais qu’une pelote de colère. Au bout de 2 heures de bibliothèque à jouer aux chaises musicales avec des cloches qui ne sentaient pas très bon et qui de surcroît parlaient tout haut, j’ai atterri au parc. Un joli parc printanier saturé de pollens. 5 minutes plus tard, me voici donc à l’Emmaüs du quartier. Au sous-sol, bing, je tombe sur 3 colonnes à CD blanches (les plus belles).

C’est dingue comme tout le monde s’en débarrasse. Plus personne n’en veut chez soi, alors que c’est le meuble idéal. Ça se glisse dans n’importe quel petit coin de n’importe quel petit espace. Vous avez juste besoin de 20 cm. C’est rien, 20 cm. Tout le monde a ça chez soi. On peut y mettre des CD bien sûr, mais aussi des films, des livres, des ustensiles de cuisine, une jolie théière, des boîtes de conserve, des pots à crayons, des plantes. On dirait que plus personne n’a ça chez soi.

J’ai toujours eu des colonnes dans mon cher atelier. Chaque fois qu’un visiteur entrait, il s’extasiait, comme c’est ingénieux, c’est ravissant. Parfaitement : RA-VI-SSANT. Je ne vois pas ce qu’il leur faut de plus aux gens.

Tant pis pour les gens, ça faisait bien mes affaires. J’ai installé les colonnes dans ma chambrette et en ai fait un bar à chaussettes. Triées par couleurs. Le terme ravissant est peut-être exagéré pour le coup. Mais c’est drôlement pratique. Toutes les chaussettes à dispo en un clin d’œil. Je vous file le tuyau gratis. Open bar à chaussettes. Royal au bar à chaussettes.

Lundi23

J’ai découvert que mon chat se sert royalement dans mon bar à chaussettes et que ça fait un joli parterre de chaussettes en vrac.

Porté disparu

Enfin quelques ufologistes se penchent sur ces mystérieuses disparitions ! Il était temps.

Précieux objets

Objet 9

Barbie modèle « Kiss ». Un pressoir dans le dos donne l’illusion que ses lèvres avancent en un subtil baiser. Hauteur : 30 cm. Vêtue d’une tenue de cavalière, bottes et bombe noires + manteau à carreaux jaunes bordé de fausse fourrure jaune également. Cheveux fatigués, peau luisante sur le visage.

Ma Barbie n’a jamais eu de prénom.

Ma Barbie est née avec une robe de bal rose et bouquet de fleurs et a terminé sa carrière en tenue d’équitation.

Ma Barbie a eu un cheval (couleur de robe : isabelle)

Ma Barbie n’a jamais flamboyé dans une décapotable ou un camping car.

Ma Barbie a eu une valise rose à motifs cocottes en papier contenant sa garde-robe. C ‘est ça quand on n’a pas de maison, on se promène avec ses petites affaires.

Ma Barbie est vaguement sortie avec quelques Big Jim en tenue militaire, des types mal dégrossis qui ne savaient pas faire grand chose de leurs mains.

Ma Barbie n’a connu qu’un seul Ken, déjà maqué avec la Barbie bombasse de mon voisin Yann.

Ma Barbie a eu un châle rose en mohair, franchement dissymétrique, tricoté par Bibi. Le tricot c’est dur.

Le reste de la garde-robe de ma Barbie était également confectionné par mes petites mains inexpertes. Avant-garde et original. Loin des standards attendus. WTF comme on dit aujourd’hui.

Ma Barbie n’est pas comme cette poupée enfermée dans sa maison-packaging dans le placard. Mint in box. Longtemps regardée, souvent convoitée, cette poupée interdite ne doit être touchée qu’avec les yeux. Un jour, ma mère leva l’interdit. Cette poupée, mon parrain devait me l’offrir, il n’en eut pas le temps, il se noya entre-temps. J’ai peu joué avec cette poupée glaçante. Trop précieuse, trop délicate, sous contrat, sous caméra. On ne pouvait rien en faire, une vraie poupée de porcelaine.

Ma Barbie était bien vivante, elle. Elle connut des amours et des ruptures, des chutes de cheval et des accidents de voiture, des essayages de robes foireux. Ma Barbie était à mon image.

Précieux objets

Objet 8

Une K7 format 4,5 x 5 cm noire et grise de marque Matra. Chaque côté porte les mentions « microcassette » et « 30 mn d’enregistrement par face ».

Que trouve-t-on sur la face A ? :

Un enregistrement de mon Pèpère chantant de sa vieille voix « Frou-Frou », sa chanson préférée. Suivent bien entendu la voix de mon grand frère, puis la mienne entonnant des comptines enfantines à l’âge approximatif de 8 et 6 ans.

Sur la face B :

La voix de ma fille à l’âge de 3 ou 4 ans, en improvisation totale, parlant de tout et de rien, un cliché sonore de l’incorrigible bavarde qu’elle était, incapable de retenir les mots qui jaillissaient de sa bouche comme les crapauds d’un mauvais sort dans un conte de Grimm. Une voix de la petite fille qu’elle n’est plus, une voix perdue.

En réalité, je n’ai aucune idée de ce qui se trouve sur cette K7, la gardant précieusement dans l’espoir que tous ces sons tant regrettés s’y trouveraient. L’appareil permettant d’écouter la K7 ne fonctionnant plus, ne me restent plus que mon imagination et l’espoir que ces voix chéries seraient imprimées sur la bande.

Trouverais-je un appareil semblable en état de marche, je ne suis pas certaine d’y insérer la bande. Je préfère l’idée à la déception.

Je m’accroche à ce rêve : si j’ai conservé cette K7, c’est qu’elle contient quelque chose de précieux.

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