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journal intime universel

Camille Becquet

Catégorie

dessiner

Couleurs

Mon pépé, parmi ses activités manuelles, adorait repeindre les volets de sa maisonnette. On arrivait le mercredi matin et on sentait bien que quelque chose avait changé. Un coup de frais. Car jamais le pépé ne dérogeait à la couleur verte. A la rigueur lui accordait-il une teinte différente, un peu plus bleue parfois, légèrement plus jaune une autre. Mais vert à jamais. Il m’arrive de passer encore devant cette maison, vendue à d’autres depuis bien longtemps. J’hésite parfois à la reconnaître. Il faut bien l’avouer, sans ses yeux verts, ce n’est plus la maison de mon pépé.

Mon frère aussi n’aimait que le vert. Et moi qui le détestais. Si l’on nous offrait le même pyjama ou le même pull, je regardais avec pitié sa version chou et me réjouissais qu’on m’ait offert l’orange chatoyant. Je n’aime toujours le vert qu’avec parcimonie, comme si ce peu d’attirance primale restait gravé dans mon goût et mes choix. Si ce n’est dans mon assiette ou pour les plantes où la chlorophylle est toujours bienvenue.

Avant de m’endormir, lorsque je ferme les yeux, je vois des associations de couleurs, auxquelles je n’aurais sûrement pas pensé dans la journée. J’ignore pourquoi mon cerveau me les montre. Je me demande si un moi inconscient n’essaie pas de me souffler que je suis sur une fausse route, avec mes éternels oranges et mes combinaisons longtemps éprouvées. Je me dois d’admettre que les propositions sont aussi surprenantes que flatteuses. J’essaie de retenir la leçon, hélas au matin mes yeux ont tout oublié, ne me reste plus qu’à espérer le soir pour en apercevoir d’autres, plus audacieuses encore, qu’au matin j’aurai à nouveau oubliées. Quelle pauvre cervelle j’ai.

Une nuit, j’ai rêvé d’un bleu qui n’existait pas. Un bleu irréel, venu d’ailleurs, d’une autre galaxie peut-être? Impossible à retranscrire et pourtant si présent encore à mon réveil. Est-ce étrange de rêver de couleurs ? Je suppose que certains, autrement faits que moi,  doivent rêver de notes de musique, de mélodies, d’accords inédits. Sûr que tout cela m’est étranger, sourde que je suis au nectar des oreilles.

 

Le dessin comme arme de séduction massive

C’est un théorème décliné comme une vérité qui se révèle pourtant de moins en moins vraie : les garçons ne dessinent pas de la même manière que les filles. Aussi pourrait-on voir rien qu’à la façon de représenter les choses si son auteur est du genre féminin ou masculin. Une illustratrice me le dit un soir : tu ne dessines pas comme une fille. Elle-même dessine comme son mari…

Stéphane m’écrit un jour  pour me dire que son enfance a été bercée par mes dessins dans son magazine favori et me demander des conseils sur son travail. Outre le fait qu’il me projette dans le clan des aïeux, je comprends qu’il se paye ma fiole : je ne vois pas comment un garçon pourrait dessiner des filles aussi kawaï, aussi shojo, autant de fanfreluches, de dentelles, de paillettes, de bouclettes, de choses aussi mignonnettes. Je connais des Stéphanie qui, par coquetterie, oublie leur i. Je ne suis pas dupe, avoue Stéphane, je t’ai percée à jour.

Stéphane ne s’en offusquera pas. Il ne comprend pas pourquoi je dis ça.

Stéphane deviendra le spécialiste de la petite princesse ou de la fée à yeux de bambi.

Stéphane est bien un garçon, je l’ai rencontré depuis. Il aime juste dessiner des fanfreluches. Des tonnes de fanfreluches.

Le dessin comme arme de séduction massive

J’ai tout essayé : dessinateur dans la pub, dessinateur dans la presse, dessinateur pour livres jeunesse, dessinateur de bande dessinée, character designer en animation. J’ai même fait roughman. Chaque fois je me demande quelle sera la prochaine étape, quel domaine n’ai-je pas encore épuisé ? L’actualité me vient en aide, j’ai soudain trouvé un champ d’investigation à creuser qui ne soit pas bouché : on cherche désespérément des dessinateurs à Charlie Hebdo.

Le dessin comme arme de séduction massive

Tout le monde y va de sa diatribe sur ce forum, les albums s’y font démonter, Untel est surnommé « Vous-savez-qui » ou « Celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom » car aussitôt que son patronyme est cité, il dégaine la dialectique incisive. Un jour c’est mon tour, je ne sais pourquoi je réponds à celui qui se moque, pas si méchamment au fond. Bien m’en a pris, le lendemain, nous nous réconcilions autour d’un verre. Sur ce, je le présente à mon meilleur ami, ils vont s’installer dans le même atelier, fonder un magazine, réaliser des dizaines d’albums, créer des labels et des connections… La vie est bien faite et pleine de surprises.

Aujourd’hui, plus personne n’habite la même ville et se contente de se souhaiter les anniversaires sur Facebook.

Le dessin comme arme de séduction massive

Lorsque nous travaillions ensemble, elle était l’élément cartésien de notre binôme. Carrée, diplomate, sérieuse, cérébrale, allemande. Elle adorait écrire dans les contraintes. J’étais l’exacte opposée, brouillonne, instinctive, tempétueuse. Ainsi se construisait l’équilibre de notre association. En écrivant à mon tour, je découvre que, contre toute attente, j’aime aussi les contraintes, les cadres, les figures imposées. J’explore mon côté allemand, mon côté Brigitte. Peut-être pourrions-nous inverser nos rôles si hâtivement distribués ? Je serais celle qui écrit et Brigitte celle qui dessine. Je me réjouis de découvrir son côté instinctif, brouillon, tempétueux.

Le dessin comme arme de séduction massive

Je me suis parfois retrouvée dans des guet-apens. Pour faire plaisir à un éditeur, ne pas contrarier les commerciaux, on accepte contre fortune bon cœur d’aller signer son dernier livre en hypermarché. Ah ça, ils sont contents les commerciaux, hyper emballés, hyper optimistes, confiants. Hyper morose, oui ! Le samedi après-midi, le client de l’hypermarché n’en à rien à carrer des gens qui dessinent. On se retrouve sur une chaise, idiotement désoeuvré à observer le ballet des caddies derrière sa pile de livres qui ne descend pas, une goutte de sueur perle sur le front, on ne peut s’empêcher de se demander ce qu’il va advenir d’eux une fois la séance désastreuse terminée. Le pilon ? Le pilori ? De temps à autre, une mère de famille jette un coup d’oeil furtif et ahuri. « Mais qu’est-ce qu’elle fout là celle-là ? » C’est exactement ce que je me demande.

Le dessin comme arme de séduction massive

Un jour on se réveille et le dessin est devenu ennemi. Au départ, on s’était dit qui si une quelconque force obscure nous amenait à ne pouvoir plus dessiner, on en crèverait, on n’avait plus qu’à se foutre en l’air, que la vie n’aurait plus aucun sens. Et là on se réveille avec l’angoisse des vieilles douleurs, les bras et les doigts déjà crispés à l’idée même de devoir tenir un crayon, les épaules et la nuque qui crient d’avance. Pitié, aïe, ouille. Alors on se dit, et si je ne dessinais plus, ça changerait quoi ?

Le dessin comme arme de séduction massive

C’est vrai, c’est injuste, tout le monde le lui dit, tout le monde s’extasie sur son talent et elle s’étonne qu’elle-même ne puisse être fière de son dessin et se vanter des compliments qu’elle reçoit sans qu’on la reprenne sur cette petite vanité. Mais c’est une leçon à apprendre : elle est la seule à ne pouvoir exprimer qu’elle dessine bien. Il lui faudra trouver d’autres subtilités que ses quatorze ans ivres de reconnaissance peinent à maîtriser.

Le dessin comme arme de séduction massive

Je sais bien que ma carrière d’illustrateur est précaire, du jour au lendemain, on me remercie de mes bons et loyaux services et basta, me voilà redevenue moins que rien, je peux bien dépérir dans mon coin, cela n’émeut personne alors qu’il y a peu, on me trouvait indispensable au moment du bouclage. Comment dois-je donc prendre cette proposition de reclassement sur un poste de télémarketeur chez cet éditeur en redressement judiciaire ? A-t-il été sensible à mes talents de négociatrice ?

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