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journal intime universel

Camille Becquet

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précieux objets

Précieux objets

Objet 10

5 chevaux suédois, hauteur de 11 cm à 3,5 cm, le plus grand en carton, les 4 autres en bois.

J’essaie toujours de me faire passer pour une Suédoise. Ça marche.

Depuis que je suis allée passer un été à Stockholm, mon cœur s’est installé dans l’archipel. En Suède même, on me prend pour une autochtone. Un comble quand on sait que mon suédois se limite à pardon (förlåt, très utile dans les transports), bonjour (hej, voire hej hej les bons jours) et merci (tack ou tack tack si l’on est enjoué. J’ai demandé si l’on pouvait pousser jusqu’à tack tack tack on m’a répondu non). Mais par exemple, essayez de me faire prononcer le nom de la station de métro Medborgarplatsen, le vernis se craquelle et on découvre une Camillou bien française.

Un jour je serai bien vieille et je m’en irai me retirer dans mes terres suédoises. Me confire dans le hareng mariné. Je pourrais vanter la douceur de la ville, la gentillesse des gens, la proximité de la nature et de l’eau. Mais Stockholm et moi, c’est une histoire de couleurs.

Plus je dessine, moins le trait m’intéresse, plus j’aime la couleur. Les Français ne l’aiment pas (il suffit de regarder leurs voitures). Comme me le faisait remarquer Pierre pas plus tard que dimanche, plus le ciel est gris, plus les gens ont besoin de couleurs. Il en est ainsi des Scandinaves.

La couleur comme remède à la mélancolie.

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Objet 9

Barbie modèle « Kiss ». Un pressoir dans le dos donne l’illusion que ses lèvres avancent en un subtil baiser. Hauteur : 30 cm. Vêtue d’une tenue de cavalière, bottes et bombe noires + manteau à carreaux jaunes bordé de fausse fourrure jaune également. Cheveux fatigués, peau luisante sur le visage.

Ma Barbie n’a jamais eu de prénom.

Ma Barbie est née avec une robe de bal rose et bouquet de fleurs et a terminé sa carrière en tenue d’équitation.

Ma Barbie a eu un cheval (couleur de robe : isabelle)

Ma Barbie n’a jamais flamboyé dans une décapotable ou un camping car.

Ma Barbie a eu une valise rose à motifs cocottes en papier contenant sa garde-robe. C ‘est ça quand on n’a pas de maison, on se promène avec ses petites affaires.

Ma Barbie est vaguement sortie avec quelques Big Jim en tenue militaire, des types mal dégrossis qui ne savaient pas faire grand chose de leurs mains.

Ma Barbie n’a connu qu’un seul Ken, déjà maqué avec la Barbie bombasse de mon voisin Yann.

Ma Barbie a eu un châle rose en mohair, franchement dissymétrique, tricoté par Bibi. Le tricot c’est dur.

Le reste de la garde-robe de ma Barbie était également confectionné par mes petites mains inexpertes. Avant-garde et original. Loin des standards attendus. WTF comme on dit aujourd’hui.

Ma Barbie n’est pas comme cette poupée enfermée dans sa maison-packaging dans le placard. Mint in box. Longtemps regardée, souvent convoitée, cette poupée interdite ne doit être touchée qu’avec les yeux. Un jour, ma mère leva l’interdit. Cette poupée, mon parrain devait me l’offrir, il n’en eut pas le temps, il se noya entre-temps. J’ai peu joué avec cette poupée glaçante. Trop précieuse, trop délicate, sous contrat, sous caméra. On ne pouvait rien en faire, une vraie poupée de porcelaine.

Ma Barbie était bien vivante, elle. Elle connut des amours et des ruptures, des chutes de cheval et des accidents de voiture, des essayages de robes foireux. Ma Barbie était à mon image.

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Objet 8

Une K7 format 4,5 x 5 cm noire et grise de marque Matra. Chaque côté porte les mentions « microcassette » et « 30 mn d’enregistrement par face ».

Que trouve-t-on sur la face A ? :

Un enregistrement de mon Pèpère chantant de sa vieille voix « Frou-Frou », sa chanson préférée. Suivent bien entendu la voix de mon grand frère, puis la mienne entonnant des comptines enfantines à l’âge approximatif de 8 et 6 ans.

Sur la face B :

La voix de ma fille à l’âge de 3 ou 4 ans, en improvisation totale, parlant de tout et de rien, un cliché sonore de l’incorrigible bavarde qu’elle était, incapable de retenir les mots qui jaillissaient de sa bouche comme les crapauds d’un mauvais sort dans un conte de Grimm. Une voix de la petite fille qu’elle n’est plus, une voix perdue.

En réalité, je n’ai aucune idée de ce qui se trouve sur cette K7, la gardant précieusement dans l’espoir que tous ces sons tant regrettés s’y trouveraient. L’appareil permettant d’écouter la K7 ne fonctionnant plus, ne me restent plus que mon imagination et l’espoir que ces voix chéries seraient imprimées sur la bande.

Trouverais-je un appareil semblable en état de marche, je ne suis pas certaine d’y insérer la bande. Je préfère l’idée à la déception.

Je m’accroche à ce rêve : si j’ai conservé cette K7, c’est qu’elle contient quelque chose de précieux.

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Objet 7

Une grosse pochette rose saumon, textes vert olive sur la couverture. Une étiquette collée en haut à gauche sur laquelle sont imprimés des renseignements administratifs. 2 agrafes, bords déchirés en haut et en bas sur la tranche. Contient un bon nombre de livrets et bulletins.

Un vieux dossier. Un manuscrit de mon histoire personnelle, une biographie officielle de 3 à 17 ans, écrite pendant toutes ces années par un nombre conséquent d’enseignants, de Soeur Yvonne à Yvette Lecorguillé.

Le dossier contient non pas une histoire réécrite par les souvenirs ternis d’indulgence mais des faits et chiffres réels bien concrets, souvent implacables pour dresser le portrait d’une élève somme toute assez médiocre.

J’entretiens auprès de mes enfants la légende d’une élève brillante qui ne s’ennuyait jamais, légende évidemment démentie dès lors qu’on parcourt les bulletins et les notes pas toujours au top. Je suis bien loin du tableau d’excellence que j’exige d’eux.

Pour le faire rire, je raconte parfois à mon fils mes performances mathématiques de 3ème. La professeure, qui m’avait à la bonne (elle avait pitié) m’avait demandé au sortir d’un contrôle particulièrement ardu si je pensais l’avoir réussi. Qu’elle se rassure, lui répondis-je, j’étais assez confiante et pensais avoir bien compris la leçon : 4/20. Fait ce qu’elle peut mais n’y arrive pas. Rires assurés.

Mon heure de gloire n’arriva qu’au bac, mais quelle victoire : 17/20, coefficient 4. Et bim ! Entre temps, il faut croire que la leçon avait fait son chemin.

L’école, c’est comme le cheval. Une fois sortie du parcours, je me suis aperçue que je n’aimais pas ça. Le plus amer fut cette ambiance désastreuse et destructrice de l’entre-filles, qui me rendit misogyne de 15 à 25 ans, âge où je rencontrai Camille qui me guérit de ma maladie. Ça la fait rire, Camille, quand je lui dis que c’est grâce à elle que j’aime bien les filles maintenant et que j’ai des copines. Eternelle reconnaissance et au passage, je lui ai volé son prénom, à la douce Camille.

J’entretiens donc ma légende. Pour l’instant, ça tient à peu près. J’espère juste que mes enfants ne vont pas ressortir les vieux dossiers.

A la fin du dossier de l’enseignement du 1er degré, l’enseignante a gravé dans le marbre : « un peu secrète »…

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Objet 6

Les jumeaux.

Très vite, celui-là fut l’élu de son cœur, aussi fallut-il se dépêcher de faire l’acquisition d’une copie, afin de remplacer l’autre le temps d’un tour de manège dans le lave-linge qui n’arriva jamais à vaincre la boîte à musique contenue dans l’animal. Bien entendu, il ne fut pas longtemps question de doublure, puisque de toute évidence le remplaçant était du sexe opposé.

On a longtemps trouvé chez cette petite fille une tendance à la séparation fille/garçon.

Et puis plus.

Le genre est devenu une question centrale mais ouverte, floue, multiple, hors frontières. Hétérosexuel, c’est trop simple, trop banal.

Finis Petit Ane et Petite Anesse.

A nous les combats LGBT(+), les Stockholm Pride, Ru Paul drag race, Bianca del Rio, Trixie Mattel et autres Shea Couleé. L’ouverture sur un monde des possibles bien plus amusants que les modèles standards, Alice au pays des merveilles identitaires.

Je me souviens du choc émotionnel provoqué par le 1er clip de Dépêche Mode que je vis à la télévision française, « Shake the disease ». Je ne pouvais détacher mon regard de l’étrange Martin Gore, qui arborait pourtant à l’époque une coiffure champignon/mouton des moins sexy. En le regardant, j’ai dû penser quelque chose d’aussi profond que « Waoh ! ».

Je n’avais jamais rencontré de garçon comme lui.

Comme ma fille, j’aime la rupture des genres. J’ai déjà eu un coup de foudre pour un garçon qui était en réalité une fille.

Je lui ai transmis le goût des chevaliers d’Eon, des mesdemoiselles de Maupin, les princes Saphir et les ladies Oscar, les garçons aux cheveux peroxydés et les filles aux cheveux courts.

Les jumeaux font partie d’une même belle âme scindée, deux âmes soeurs ou frères.

Cette belle âme chante toujours.

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Objet 5

Pochette en soie de couleur bronze, bords et intérieur fushia, contenant 2 bracelets de naissance en plastique, 1 bleu, l’autre rose sur lesquels sont écrits les noms de famille ainsi que la date et l’heure. Sur le rose est écrit également « fille ». Cet étrange petit mot français qui signifie à la fois le genre et la filiation. La sage-femme n’a pas jugé utile de les préciser sur le bleu.

C’est en constatant combien il est difficile d’écrire sur ses enfants que je réalise que de toute évidence, je ne possède aucun objet plus précieux que ceux-là.

A mes amies nullipares (quel mot terrible!), j’avoue volontiers que je leur envie leur absence de responsabilités et son lot de tourments envers une progéniture.

Pourtant, au risque de les blesser, je dois leur confesser que je n’aime rien autant sur terre que la compagnie de mes enfants.

Patrick Besson écrivait dans l’une de ses chroniques pour le Point qu’il avait déjà posé un lapin à Catherine Deneuve mais qu’il pouvait être fier de n’avoir raté aucune sortie d’école de chacun de ses fils.

Cela résume assez bien les enfants : ils sont plus importants que Catherine Deneuve.

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Objet 4

Un ours en peluche.

Couleur indéfinissable, entre le gris serpillière et le beige où l’on perçoit le souvenir d’un rose enfui.

Hauteur 27 cm

Répond au nom de Tintin.

Premier grand amour. Comme les dents de ses enfants, impossible de s’en séparer.

Il écume mes placards, assoupi dans un papier de soie, telle une Belle au bois dormant.

Bientôt, quand tout enfant aura déserté le logis, je lui donnerai la place qu’il mérite, celle qui a toujours été la sienne, au fond de mon lit. Il aura son oreiller, sa table de chevet, sa pile de livres. Parfois, nous partagerons le petit déjeuner dominical, peut-être même l’emmènerais-je en douce au cinéma.

Il n’aura rien à redire, me trouvera formidable, pétillante et tellement drôle.

Je lui lirai tout Proust avant de nous endormir dans les bras l’un de l’autre. Il aura une belle garde-robe qui tiendra dans un petit tiroir de commode, car il est ainsi mon Tintin, discret, pas exigeant ni encombrant. Je me demande comment j’ai pu l’oublier, en aimer d’autres…

Je regardais hier la photo d’un ours en peluche si râpé qu’on doutait qu’il ait eu un jour une fourrure. La personne qui postait le cliché écrivait qu’elle avait vu l’ours dans une brocante et qu’elle avait regretté de ne pas l’avoir acheté. Repassant quelques mois plus tard devant la boutique, l’ours l’attendait sagement dans la vitrine. Une si belle histoire d’amour qu’on en douterait qu’elle fut vraie.

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Objet 3

Boîte ronde en carton rose poudré avec systèmes de rubans blancs, contenue dans un sac en tissu de même coloris. Tous deux portent le logo de la marque Bonpoint.

A l’intérieur de la boîte, 1 pompon de fourrure jaune d’or. Sous le pompon, des dizaines de dents de lait + un tube transparent contenant une dent surnuméraire.

C’est une drôle d’idée de conserver les dents de ses enfants, sans oublier que l’émail s’est fendu la plupart du temps, les rendant méconnaissables, offrant un spectacle morbide, une petite collection de psychopathe. Le cliché ne rend pas compte de l’odeur écoeurante. Que fallait-il donc faire, on ne peut tout de même pas jeter des morceaux de ses enfants à la poubelle.

Toutes ces dents me rappellent combien le calvaire est long pour mériter un beau sourire. Canines en avant, j’eus droit au surnom de Dracula. Décidément, j’ai collectionné en plus des dents de mes enfants de chouettes sobriquets. Certains de mes ennemis (des éditrices par exemple) continuent certainement de m’en donner mais j’ai au moins la chance de ne pas les connaître maintenant.

Le Dr Letendre, un type bonhomme et jovial, m’arrachait les prémolaires avec un peu trop de facilité. Le jour où il me demanda l’autorisation de garder ma dent en trophée, parce que c’était « un sacré morceau », je sus que le réveil post anesthésie serait douloureux.

Je passais ensuite entre les mains du Dr Bourdeau, seul orthodontiste de la ville. Il ne m’arrachait pas les dents mais je trouvais malgré tout son confrère plus sympathique. C’est mon amie Gaëlle qui passait également entre ses mains de bourreau qui me fit remarquer qu’il nous enchaînait à la suite dans son abattoir sans jamais se les laver (les mains). Bourdeau/Bourreau, notre slogan secret.

J’ai choisi une femme pour mes enfants, la plus gentille du monde. Je leur devais bien ça après le traumatisme Bourdeau. Elle leur dit, si je te fais mal, lève la main (parce qu’ils ont plein de doigts dans la bouche à ce moment). Mon fils lève toujours la main avant qu’elle ait commencé quoi que ce soit.

Avoir un beau sourire sera un long parcours, mais il aura droit à de gentilles mains propres.

Lors de ma visite à la Maison du Zéro déchet, j’ai fait l’acquisition d’un dentifrice noir. Ca tombe bien, mon lavabo est justement de cette couleur et paradoxalement, c’est moins salissant. Tous les soirs, on s’en tartine le sourire et on joue à Walking Dead. Je me sens bien dans le rôle du zombie, les râles, les grognements, tout ça. On trouve même que j’en fais un peu trop. Les enfants sont tellement sérieux .

« Canine » est mon film préféré.

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Objet 2

Un mot plié en deux, format A5 (approx.), écrit par Madame Huguette Thomassin, sur papier machine à l’encre noire.

Madame Thomassin habitait en face de chez nous. Elle eut un petit épagneul blanc et roux, puis un chat tigré tout en longueur un peu timide que l’on appelait Copain. Copain fut pris d’envie de poudre d’escampette et Huguette se morfondit. Elle ne voulut pas afficher d’avis de recherche, prétextant ne pas avoir le téléphone. Etait-ce vrai ? Avait-elle peur qu’on lui demande une rançon ? On bricola une affichette avec notre propre numéro de téléphone, bien nous en prit, quelqu’un appela pour signaler le chat terré au fond d’une cour voisine depuis des jours. Je portai son chat à Madame Thomassin en cognant à sa fenêtre (puisqu’elle n’avait pas le téléphone). Le lendemain, elle vint avec une amie en renfort pour nous porter ce petit mot de remerciement et une bouteille de crémant (qu’elle ne voulut pas partager avec nous).

J’habite des lieux parfois suffisamment longtemps pour voir les personnes âgées les quitter. Je trouve toujours une bonne âme dans l’immeuble (enfin surtout Mme D.) pour me dire ah oui, Mme Thomassin a été placée dans une maison, c’est moche elle commençait à perdre la tête. Ou, elle sentait un peu, non ? Nous n’avons jamais su ce qui est advenu de Copain (ni son vrai nom).

La délicieuse vieille dame qui habitait au dessus de chez nous (qui inondait parfois Mr B.) a également quitté son logement, les quelques marches du hall (celles que l’on maudit chaque fois que l’on fait les courses avec le caddie) lui étant devenues impossibles à monter. Le vieux monsieur qui habitait le rez-de-chaussée d’en face ne ferme plus ses volets tous les soirs, on y voit défiler locataires successifs. La vieille dame en bleu qui prenait l’air tous les jours devant l’immeuble a cessé de le faire.

Il arrivera un jour où je serai moi aussi dans cet immeuble cette vieille Madame Becquet qui parlera à tort et à travers, qui peinera à monter son caddie écossais, dont on dira elle ne sent plus très bon. Et je tâcherai de monter dignement les 6 marches qui me maintiennent encore ici.

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